Le 20 mars dernier, nous avons vécu avec émotion, à Trois-Rivières, Canada, l’événement majeur de la vente de notre propriété « Kermaria », symbole de la floraison de la Congrégation en terre canadienne.

En recherche d’un « chez-nous » et de lieux de mission
Les premières Filles de Jésus arrivées au Canada venaient de France, chassées des petites écoles de campagne de la Bretagne, dans un mouvement récurrent de bouleversements politiques postrévolutionnaires. Quelques 200 de nos sœurs françaises ont émigré au Canada, cherchant des lieux de survie, d’accueil, de service, comme beaucoup d’immigrants et de pauvres aujourd’hui.

En 1902 et 1903, à travers événements et multiples rencontres, la Providence a entraîné nos deux fondatrices, Mère Ste-Élizabeth et Mère Ste-Zénaïde, dans un pèlerinage incroyable : de New-York au Nouveau-Brunswick et en Nouvelle- Écosse, dans les villages acadiens de l’Est du pays; au Québec, à Trois-Rivières et dans toute la Mauricie, ainsi qu’à Rimouski, dans le Bas du Fleuve et la Gaspésie; également en Alberta, dans l’Ouest canadien et aux États-Unis, dans le Montana, zone frontalière avec l’Alberta.
Un peuple hospitalier
Partout, les populations qui ont accueilli nos sœurs étaient pauvres mais riches de cœur et d’humanité. Elles ont vite adopté nos sœurs, qui étaient en situation de grande précarité, comme étant des leurs.

À Trois-Rivières, Monseigneur Cloutier, évêque du diocèse, leur a donné le Manoir de Tonnancour, ancien manoir colonial, qui leur servirait de pied-à-terre au Canada, de noviciat et, dès la fondation, de première œuvre éducative: le « Jardin de l’Enfance ». Il leur a aussi confié plusieurs écoles rurales de son diocèse.
Au fil des années, les fondations se sont vite multipliées dans le pays, dans les régions marginalisées, avec le courage invincible de nos sœurs et novices ayant traversé l’Atlantique : écoles rurales, services domestiques dans évêchés et séminaires, œuvres éducatives et sociales, centres de santé et hôpitaux, écoles d’infirmières, services communautaires, humbles insertions en milieux autochtones. Les vocations Filles de Jésus ont rapidement surgi, nombreuses, enracinées dans la foi et au cœur des populations simples, vulnérables, portant la flamme missionnaire.
Le Vieux Manoir devenu trop petit

En 1923, vingt ans après les premières fondations, la propriété de la maison Turcotte située sur le Boulevard St-Louis à Trois-Rivières a été acquise, devenant maison provinciale et noviciat pour l’ensemble de nos communautés du Canada. C’était la naissance de notre KERMARIA actuel, baptisé de ce nom breton qui signifie « Village de Marie » et qui nous a toujours gardées en communion avec l’origine de la Congrégation. Progressivement la maison s’est agrandie et transformée.

C’est en 1934, année du centenaire de la Congrégation, que la chapelle St- Joseph de Kermaria a été érigée. Véritable patrimoine religieux et architectural, elle a accompagné tous nos cheminements personnels et communautaires. Cette chapelle est témoin du souffle d’amour qui a toujours maintenu vivante la flamme de notre vocation-mission. Désacralisée le 8 octobre dernier, elle sera cependant conservée intacte, dans la transformation de l’édifice.
De grands passages
Au fil des années et de l’accélération des changements à tous les niveaux de la société et de l’Église, nous avons été appelées à anticiper, discerner et assumer ensemble de grands passages. C’est ainsi qu’en 2019 les Filles de Jésus ont quitté Kermaria pour intégrer, avec les Ursulines, les Carmélites et des laïcs, la Résidence Lokia pour personnes âgées.

Aujourd’hui, la vente/legs de notre maison et propriété de Kermaria, signée le 20 mars 2025, fait bien partie de notre vocation-mission. Profondément touchées par la gravité actuelle de la crise du logement à Trois-Rivières et dans la Mauricie, c’est à travers l’organisme sans but lucratif « Habitations Populaires du Québec – Accès-Logement Trois-Rivières » que nous sommes heureuses de contribuer à la réalisation de logements à prix modiques et abordables pour nos frères et sœurs en situation de grande précarité. Nous vivons cette désappropriation comme un geste de réciprocité et de gratitude envers ceux et celles qui nous ont accueillies avec tant de générosité dans nos propres moments de précarité et de détresse.
Conférence de presse à Kermaria, 21 mars 2025

1ère rangée : équipe Filles de Jésus responsable du projet de vente de Kermaria : Monique Brûlé, Micheline Cormier, Régionale, Louise Doucet, Gisèle Lacerte.
2e rangée: M. Jean-François Corbeil, promoteur du projet de 140 logements; M. Jean Branchaud, président de Accès-Logement Trois-Rivières; M. Ghislain Aubin, président de Habitations populaires et M. Jean Lamarche, maire de Trois-Rivières.
La transformation de Kermaria en « RÉSIDENCES KERMARIA » se réalisera en un double projet : d’abord la réalisation de 69 logements à prix modiques, à l’intérieur même de la bâtisse. Puis, sur un autre lot de la propriété, la construction de 140 logements à prix abordables.
Un ensemble de services

Une vision d’ensemble de divers services accompagne la réalisation de la vente de Kermaria. En effet d’autres projets sont déjà en fonction sur ce qui était notre propriété de Kermaria. Depuis 2019, la « Maison Albatros » occupe l’espace de notre infirmerie dans le but de prendre soin de malades en fin de vie. La « Maison Re-né » se dédie à l’accueil de personnes atteintes du VIH ou en besoin de désintoxication. Une autre maison, autrefois occupée par l’aumônerie, a d’abord hébergé des femmes violentées, leur offrant refuge et accompagnement. Nommée aujourd’hui « Le Traversier », elle accueille des personnes souffrant de troubles mentaux et en besoin d’aide. Une perspective à plus long terme, de la part des Habitations Populaires, entrevoit la création d’un espace approprié pour des résidents en perte cognitive.

Renaissance
Cette perspective d’une réciprocité fraternelle dans la transformation de Kermaria, « Village de Marie » et « Maison de bienfaisance », au service de la population la plus vulnérable, n’est-elle pas porteuse de valeurs profondément humanisantes de part et d’autre, lumières d’espérance? Voilà la joie profonde qui habite nos cœurs en ce nouveau chapitre de notre histoire de Filles de Jésus en terre d’Amérique. Nous avons foi que la transmission de notre patrimoine humain, spirituel, charismatique, dont les racines ont une profondeur de 123 ans dans notre Région Canada, se réalisera à la manière de Dieu, toujours présent au cœur des « lentes germinations » des semences jetées en terre.

S. Micheline Cormier, fj, Régionale
Trois Rivières, Canada

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